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Rashica : Y a-t-il un Milot dans l’avion ?
Nommé pour être joueur du mois de novembre en Bundesliga, Milot Rashica, 23 ans, enchaîne les buts et les passes décisives avec le Werder Brême. Un attaquant percutant que l’on pourrait retrouver à l’Euro l’été prochain, si le Kosovo passe les barrages. Retour sur ses traces.
Les cages semblent rouillées, il n’y a pas de ligne qui délimite l’aire de jeu et l’on comprend bien que le dernier ravalement de la façade du bâtiment qui sert de touche ne date pas d’hier. Qu’importe, les gamins en short et crampons ont la banane. La bande s’attroupe autour d’un jeune homme, qui fait deux têtes de plus, mais qui a le même sourire. Nous sommes à Vushtrri, au Kosovo, en juin dernier. Ce jour-là, Milot Rashica – qui vient d’être élu joueur de la saison 2018-2019 du Werder Brême par les supporters du club allemand – rend visite aux siens, et le ballon n’est sûrement pas très loin. Parmi les flocages au dos des maillots des enfants, il y a le 7 de « Ronaldo » et de « Rashica » , l’idole locale.
Bernard Challandes : « Il va, il affronte ! »
En mai 2016, la Fédération kosovare intégrait l’UEFA et la FIFA. Trois ans et demi plus tard, la sélection du Kosovo pourrait bien se qualifier pour l’Euro 2020. Pour cela, il faut gagner les deux barrages en mars prochain contre la Macédoine du Nord et le vainqueur de Biélorussie-Géorgie (à chaque fois à l’extérieur). Avec Vedat Muriqi (Fenerbahçe) et Amir Rrahmani (Hellas Vérone), Milot Rashica est devenu l’un des joueurs emblématiques des Dardanët. « C’est un joueur important dans tous les sens du terme, dans la mesure où il est exemplaire par son comportement » , pose son sélectionneur, Bernard Challandes, qui l’a utilisé ces derniers temps en ailier faux pied à gauche de l’attaque en l’absence du Rémois Arbër Zeneli (qui sera de retour sur les terrains en janvier). « Milot, il a vraiment une belle frappe. C’est un attaquant moderne, car il ne s’économise pas pour faire les efforts défensifs. Sa plus grande force, c’est la percussion. Il va, il affronte ! »
Voilà les dégâts en chiffres : en 2019, Rashica cumule 21 buts et 9 passes en 38 matchs, toutes compétitions confondues. Toujours sur l’année civile, il est dans le top 4 des meilleurs buteurs de la Bundesliga derrière Robert Lewandowski, Timo Werner et Wout Weghorst (Wolfsbourg). Pour mesurer le chemin parcouru par l’attaquant du Werder, il faut revenir à Vushtrri.
Milot sévit
Fils de dentiste, Milot Rashica a deux ans quand survient la guerre du Kosovo. Après des années de ségrégation subie par la population non serbe – albanaise, donc – du Kosovo, l’Armée de libération du Kosovo orchestre l’insurrection du printemps 1998. Celle-ci déclenche une répression féroce de Slobodan Milošević et engendre des centaines de milliers de réfugiés albanais, parmi lesquels les Rashica qui vont passer quelques mois en Albanie. À la fin de la guerre, Milot retourne sur ses terres avec sa famille. Il grandit dans un État au statut contesté, dont l’équipe nationale de football ne sera reconnue officiellement par la FIFA que bien des années plus tard. Il y a cette photo de lui ado assis sur un ballon dans le petit jardin familial, exactement là où il avait tapé son premier ballon.
À 16 ans, Rashica joue déjà le championnat du Kosovo avec le KF Kosova Vushtrria, les ultras scandent son nom, et son équipe remporte le titre. À l’été 2015, il passe des terrains champêtres du Kosovo aux tours préliminaires de la Ligue Europa en signant pour 300 000 euros à Vitesse Arnhem, une équipe alors entraînée par Peter Bosz. Il progressera en Eredivisie pendant trois ans et demi avant de rejoindre le Werder.
Des saisons marquées par une victoire en Coupe des Pays-Bas (pour la première fois dans l’histoire du club créé en 1892), des talonnades déroutantes et des célébrations en croisant les pouces pour former l’aigle albanais – ça tombe bien, c’est aussi le symbole de Vitesse. Au printemps 2016, Rashica est sélectionné deux fois avec l’Albanie. « Milot Rashica est un joueur extraordinaire, à la technique hors du commun. Il est à surveiller pour l’avenir. Je ne sais pas encore s’il est prêt pour l’Euro ou le « projet Russie » . Mais s’il continue à jouer comme il le fait pour Vitesse, il nous sera très utile à l’avenir » , déclare alors Gianni De Biasi, sélectionneur de l’Albanie.
Rashica est retenu dans une liste élargie des 27 pour l’Euro, mais pas dans les 23 qui s’envolent en France. Et Gianni De Biasi n’aura plus l’occasion de le convoquer. Pour la suite de sa carrière internationale, le joueur choisit de représenter le Kosovo comme l’autorise la FIFA après l’admission de la Fédération kosovare comme 210e membre de l’instance internationale. Rashica incarne cette bascule de talents de la sélection d’Albanie vers le Kosovo.
« On savait depuis des années que les Albanais originaires du Kosovo allaient se tourner naturellement vers le Kosovo, nous expliquait Lorik Cana en septembre dernier. On ne se retrouve plus avec une équipe nationale d’Albanie, mais avec deux équipes représentant deux États albanais : l’Albanie et le Kosovo. Et les plus grands talents actuels jouent pour le Kosovo. » À commencer par Rashica et son numéro 7.
Bientôt en Premier League ?
Après avoir fait ses premières classes en Eredivisie et confirmé en Bundesliga avec le Werder, où il a signé en janvier 2018 contre un chèque de 7 millions d’euros, l’ailier a reçu des offres de l’Angleterre l’été dernier. Il a choisi de rester à Brême. « Il aurait pu gagner plus en Angleterre, mais il est assez intelligent pour savoir qu’il ne fallait pas brûler les étapes, confie Bernard Challandes. Ce n’est pas mon rôle de décider de sa carrière, je lui dis seulement que la réflexion à avoir, c’est : « Où est-ce que tu peux progresser ? En étant dans un bon championnat et en jouant le week-end. » Et c’est le cas aujourd’hui. »
Selon Eurosport, Aston Villa a fait de Rashica sa priorité pour le prochain mercato hivernal. Jouer le maintien en Premier League plutôt qu’en Buli, où le Werder pointe actuellement à la 14e place sur 18, c’est une réflexion qui pourrait mijoter dans la tête du Kosovar les prochaines semaines. Celui qui n’avait pas hésité – comme le souligne Bernard Challandes – à raccourcir ses vacances pour s’entraîner avec la sélection à l’été 2018, devrait prendre sa décision en songeant à son prochain grand défi : qualifier le Kosovo pour l’Euro 2020. Pour faire kiffer son peuple et les gamins de Vushtrri.
Par Florian Lefèvre
Propos de Challandes et Cana recueillis par FL