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Pourquoi l’Uruguay de Bielsa fait tant saliver
Désormais guidée par El Loco, la Celeste nouvelle génération entame sa révolution, dans la nuit de mercredi à jeudi (1h30), face au Nicaragua. Un projet qui met l’eau à la bouche.

« Je n’ai pas eu besoin d’être convaincu de venir ici. » Regard tourné vers le sol, pull noir, visage affiné et crâne dégarni, Marcelo Bielsa prononce ses premiers mots en tant que sélectionneur de l’Uruguay, ce 17 mai, dans les coursives du stade Centenario de Montevideo. Face à lui, 250 journalistes venus de 15 pays tendent l’oreille. Ils quitteront la salle satisfaits, abreuvés de réponses fleuve pendant une heure et sept minutes, le temps pour l’Argentin de dire son admiration pour les bonnes manières de la population locale, de philosopher sur la frontière entre l’échec et le succès, ou d’affirmer sérieusement qu’il ne fait « pas partie des meilleurs entraîneurs, car (il n’a) jamais dirigé l’une des 20 plus grandes équipes du monde et qu’on ne (lui) a même jamais proposé de le faire ». Du Bielsa pur sucre, capable aussi de balancer que « les résumés de trois minutes, ce n’est pas du foot, ça revient à vivre avec son épouse seulement le samedi soir ». « Je ne me souviens pas d’une conférence de presse de cette magnitude dans le pays, ni d’une telle effervescence autour d’un événement lié au football », s’étonne encore Juan Pablo Romero, suiveur de la Celeste pour le quotidien El País.
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On voulait une référence, un guide moral et footballistique pour accompagner le développement de cette nouvelle génération.
Deuxième sélectionneur étranger de l’histoire de la sélection double championne du monde (1930 et 1950) après son compatriote Daniel Passarella (1999-2001), l’Argentin a concocté une liste sans star pour ses premiers matchs amicaux contre le Nicaragua (140e au classement au FIFA, dans la nuit de mercredi à jeudi), puis Cuba (165e, dans la nuit de mardi à mercredi prochain) à Montevideo, se privant des piliers historiques Luis Suárez, Edinson Cavani, Martín Cáceres, Fernando Muslera et Diego Godín, ce dernier ayant annoncé sa retraite internationale à 37 ans. Exit aussi Ronald Araújo, Federico Valverde, Darwin Núñez, Rodrigo Bentancur (blessé) ou le milieu pisté par le PSG Manuel Ugarte, laissés à la maison pour faire de la place à une guirlande de jeunes méconnus (23,2 ans de moyenne), un tiers évoluant dans le championnat local.
📋 𝗖𝗢𝗡𝗩𝗢𝗖𝗔𝗗𝗢𝗦
Lista de convocados por Marcelo Bielsa para la Fecha FIFA de junio. #ElEquipoQueNosUne pic.twitter.com/R1TCqH1KIt
— Selección Uruguaya (@Uruguay) June 2, 2023
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« L’union parfaite »
En attendant, l’excitation est palpable et l’optimisme contagieux. « Il arrive au moment parfait, assure Fernando Cavenaghi, l’ancien attaquant argentin des Girondins de Bordeaux, aujourd’hui dirigeant du Racing Club de Montevideo. D’un côté, il va pouvoir s’appuyer sur la génération championne du monde U20, qui a fait une finale énorme dimanche dans un style qui ressemble à Bielsa, à base de pressing haut et constant, d’intensité. De l’autre, il y a des joueurs encore jeunes, mais déjà affirmés comme Valverde (24 ans), Araujo (24), Bentancur (25)… C’est prometteur. » Martín Lasarte partage cet optimisme. « Il a la capacité de voir ce qui est invisible pour d’autres entraîneurs, donc considérant la qualité du réservoir, le projet est forcément séduisant », salive l’ancien sélectionneur uruguayen du Chili (2021-2022), connu notamment pour avoir lancé Antoine Griezmann chez les professionnels à la Real Sociedad. « C’est l’union parfaite, car Marcelo a le don de faire grandir ses joueurs et parce que le vivier de l’Uruguay est énorme, juge Jorge Griffa, le mentor d’El Loco, qui continue, à 88 balais, de transmettre sa science aux formateurs du club argentin de Newell’s Old Boys, à Rosario. Lui comme les joueurs de ce pays ont en commun un fort tempérament, donc ça va forcément marcher. Sachant son niveau total d’implication, son ambition sans limite et son immense expérience, il va répondre aux attentes, je n’ai aucun doute. Tout le football uruguayen va progresser, pas seulement la sélection. »
Partout où il passe, il laisse une marque positive, un héritage, et c’est quelque chose de très important, qui va bien au-delà des titres.
Un espoir permis par un passif. « C’est exactement ce qu’il s’est passé lors de son passage à la tête du Chili (2007-2011), car il décide de tout lorsqu’il prend en main une équipe et en assume les conséquences, remarque Eduardo Rojas, auteur du livre Les 11 chemins vers le but, qui décrypte la méthodologie de travail et la pensée de l’entraîneur argentin. Le championnat national en a profité, les clubs ont fini par changer leur approche du jeu, d’un coup bien plus intense et attrayant, car ils ont compris que Bielsa cherchait un certain type de profil. Je suis persuadé que l’on verra la même chose en Uruguay. Tout le monde va être tiré vers le haut. Il ne fermera jamais la porte à un coach qui souhaite discuter de football ou assister à une séance d’entraînement pour y trouver de l’inspiration. » Sans travail depuis son éviction de la sélection chilienne, Martín Lasarte fait partie de ces admirateurs : « J’aimerais évidemment pouvoir échanger avec lui. Partout où il passe, il laisse une marque positive, un héritage, et c’est quelque chose de très important, qui va bien au-delà des titres. Au Chili, les gens m’en parlaient régulièrement. Ils continuent de l’adorer et considèrent qu’il a été la pierre fondamentale ayant amené au double succès en Copa América (en 2015 et 2016, avec Jorge Sampaoli puis Juan Antonio Pizzi). »
Un nouveau cours de philosophie
Concernant le style de jeu, la Celeste se prépare donc à de grands chamboulements, après les années de béton du long cycle Tabárez, couronné d’une demi-finale de Coupe du monde (2010) et d’un titre en Copa América (2011). « On peut s’attendre à voir désormais une équipe beaucoup plus tournée vers l’avant, car Bielsa ne renoncera jamais à l’idée de bien jouer et d’attaquer », pronostique Eduardo Rojas. « Ça va forcément évoluer, mais l’ADN restera », veut croire Ignacio Alonso, sans mentionner directement la garra charrúa qui a fait la réputation de cette équipe. « Le changement a déjà commencé il y a quelques années, favorisé par le profil des joueurs, note Fernando Cavenaghi. Il va se poursuivre et probablement s’accélérer. » « Il n’est pas disposé à sacrifier son style basé sur l’expression collective sur l’autel du dogme du résultat, confirme Salim Lamrani, le traducteur d’El Loco à Lille puis Leeds, auteur de l’ouvrage Le Football selon Marcelo Bielsa. Ses principes ne sont pas négociables, et le beau jeu est le fondement de sa philosophie. Il est convaincu que les résultats s’acquièrent en ayant la possession de balle, en assiégeant l’équipe adverse. Et il dispose de cette faculté spéciale qui lui permet de tirer la quintessence de son effectif. »
Comme partout où il est passé, de nouveaux joueurs pourraient donc exploser, « à l’image de Raphinha, qu’il a totalement transformé à Leeds, ou d’Illan Meslier, dont il a fait un titulaire dans le but alors qu’il n’avait que 20 ans », souligne Eduardo Rojas. L’ancien Bordelais Diego Rolán, aujourd’hui à Peñarol, met une pièce sur son jeune coéquipier Matías Arezo (20 ans), « un joueur à suivre, doté de caractéristiques similaires à celles de Luis Suárez ». Fernando Cavenaghi cite lui spontanément « Fabricio Díaz (20 ans), qui a déjà disputé plus de 100 matchs en première division ici, avec Liverpool (Montevideo), “Cepillo” Franco González (18), pas grand mais super rapide, et Andrés Ferrari (20), qui a rejoint Villarreal ».
Reste à savoir à quelle vitesse la mayonnaise prendra, à ce rythme de travail propre à la sélection que Bielsa va expérimenter pour la troisième fois de sa carrière, après ses passages sur les bancs de l’Argentine (1998-2004), puis du Chili, donc. Sans même attendre la réponse, les fans se disent déjà emballés, eux aussi. « C’est un grand pas en avant, s’enthousiasme Julián Infante, un hincha emblématique de la Celeste ayant assisté aux quatre dernières éditions de la Coupe du monde. Bielsa a un trait en commun avec Tabárez, c’est la capacité à créer un groupe uni et prêt à tout donner pour l’équipe. C’est un technicien qui ne ment pas et donne confiance à ses joueurs. Il est capable de les convaincre qu’ils peuvent battre n’importe qui. C’est le contraire de Diego Alonso, qui n’a jamais été à la hauteur de cette sélection. On va voir un football plus offensif, qui correspond aux caractéristiques des joueurs qu’on a sous la main. Les supporters sont pour la grande majorité optimistes. » C’est parti pour le show.
Par Thomas Broggini, à Montevideo