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La « règle Depay » ou la mort d’une idée du foot au Brésil

Par Quentin Toneatti
5 minutes

En réglementant (et interdisant) un geste technique, la paradinha, après l’épisode avec Memphis Depay au Corinthians, la Fédération brésilienne a donné un carton jaune à son propre héritage, oubliant que le foot était un jeu, surtout au Brésil. Comme le symbole d’un pays qui grimace là où il riait autrefois.

La « règle Depay » ou la mort d’une idée du foot au Brésil

« Ce n’était pas une provocation ! », s’exclame Franklin Ferreira de Melo, entraîneur de football au Brésil et fervent défenseur de ce que l’on qualifie de « Joga Bonito ». Le Brésilien fait référence à la polémique qui agite le pays. Le 27 mars, le Corinthians remporte la finale du championnat de São Paulo contre Palmeiras (1-0, 0-0). Plus que le trophée, c’est une scène qui fait le tour du monde : celle de Memphis Depay, arrivé chez le Timão l’été dernier, qui s’amuse en fin de rencontre en montant sur le ballon avec les deux pieds – geste aussi appelé « paradinha » – pour chambrer un défenseur de Palmeiras. Résultat ? Une bagarre générale, deux expulsions, une interruption de sept minutes et seize minutes de temps additionnel. Un grand bazar qui a poussé la Fédération brésilienne (CBF) à introduire une « règle Depay » pour interdire ce geste. Le pays du foot n’aurait pas dû faire ça.

« On a vraiment créé une règle pour ça ? »

Le samedi 4 avril, la CBF a transmis un communiqué aux clubs du championnat stipulant qu’un carton jaune et un coup franc indirect seront appliqués par les arbitres pour sanctionner un tel geste. La justification avancée est « un comportement spécifique qui a perturbé l’environnement du jeu, produisant des confrontations généralisées, portant gravement atteinte à l’image du sport qui a une large portée nationale et internationale […]  avec l’intention de provoquer l’équipe adverse. » Une sanction pour un geste technique, au Brésil, comme si l’on marchait sur la tête. Dans la même veine, des jeunes joueurs du championnat sud-américain U17 avaient écopé d’un avertissement pour avoir « commis » le même geste.

Le déclencheur de cette règle ubuesque n’a pas manqué de réagir sur ses réseaux sociaux. « Je suis allé au Brésil pour expérimenter le joga bonito. Ce n’est pas que ce soit un facteur si important dans le football, mais je ne vois pas le problème ici. Le football brésilien s’élève… et mérite une visibilité mondiale ! Il y a tellement de talent ici. La joie et la passion dans la manière de nous exprimer sur le terrain ne devraient pas être limitées. Alors je me demande vraiment à quoi ressemblent les membres de la CBF… Qui décide de l’avenir de ce beau pays de football ? » Franklin Ferreira, fondateur de l’ONG brésilienne Craques da vida, dont l’objectif est de réduire les inégalités sociales entre les enfants par le prisme du foot, se pose la même question : « J’ai été stupéfait ! On a vraiment créé une règle pour ça ? Ça a été inventé ? »

Pour nos jeunes, ce genre de geste, comme celui de Depay, ça fait voyager.

Franklin Ferreira, fondateur d’une ONG brésilienne accompagnant les jeunes avec le foot

Dans le quartier Bangu, dans l’ouest de Rio, de nombreux petits talents brésiliens sont façonnés par Franklin Ferreira. Cette décision prise dans les bureaux peut-elle engendrer une crainte de voir les futurs ballers lisser leur jeu et s’éloigner de l’héritage laissé par des Ronaldinho ou Neymar ? « Ça n’empêchera pas mes jeunes joueurs d’avoir de la créativité non, estime-t-il. Notre football vient de la rue, il est à chaque fois différent, c’est là d’où sort du chapeau de nouveaux dribbles ! Pour nos jeunes, ce genre de geste, comme celui de Depay, ça fait voyager. Le football, c’est ce qui fait le foot. »

Le symbole d’un Brésil qui se perd

Ces gestes techniques, vus et revus ou inventés, ont fait la réputation du Brésil. « Si Garrincha avait joué aujourd’hui, à quoi aurait-il ressemblé ? À un scooter ? », regrette Franklin Ferreira, qui a grandi en comprenant qu’un petit pont vaut une « standing ovation ». Cette règle ressemble à une allégorie de la période traversée par la Seleção, avec une équipe en quête de techniciens, de joueurs « spectacle ». Cela va au-delà des résultats et d’un XXIe siècle décevant, le dernier sacre mondial remontant à 2002 (pour quatre éliminations en quarts de finale lors des cinq dernières éditions) et la claque 7-1 contre l’Allemagne à la maison ayant marqué les esprits. En Copa América, c’est à peine mieux, avec un titre de champion en 2019 et une finale perdue en 2021. Sur le terrain, le Brésil n’est plus le Brésil.

Plus récemment, les éliminatoires pour la Coupe du monde 2026 n’ont pas montré d’amélioration. Les hommes de Dorival Júnior, fraîchement démis de ses fonctions après la nouvelle déroute contre l’Argentine fin mars (4-1), pointent à la quatrième place, au coude-à-coude avec le Paraguay et à dix longueurs de l’Albiceleste. Sur le terrain, les artistes ont troqué les virgules magiques de Ronaldo El Fenomeno au profit des crochets dévastateurs de Rodrygo. Un dribble d’une efficacité redoutable, mais qui ne fait pas lever les foules. Moins imprévisible, moins de folie, moins de Brésil. L’arsenal offensif avec Raphinha, le Madrilène et son copain, en plus de Vinícius Júnior, qui devrait être l’artiste en chef de la sélection (6 buts et 6 passes décisives en 39 sélections), pourrait effrayer quelques adversaires, mais ce n’est pas vraiment le cas (24 pions à eux trois pour 105 sélections cumulées). Ce n’est ni beau ni efficace, quand Neymar pouvait combiner les deux à sa grande époque (79 réalisations en 128 apparitions sous la tunique brésilienne).

En juin dernier, Ronaldinho est ainsi sorti du bois pour partager sa déception : « C’est peut-être l’une des pires équipes de ces dernières années, elle n’a pas de dirigeants respectables, seulement des joueurs moyens pour la majorité. Je n’ai jamais vu une situation aussi mauvaise que celle-ci. Manque d’amour pour le maillot, manque de cran et le plus important de tout : le football. » On en revient au problème initial, l’interdiction d’un geste technique. Le Brésil a peut-être oublié que son identité et son art n’ont jamais pris corps dans les règlements, mais dans l’esprit créatif de ses génies qui devront continuer de s’amuser et d’inventer des gestes que la CBF n’a pas encore imaginé interdire.

Jürgen Klopp dans les petits papiers du Brésil... et du Real Madrid ?

Par Quentin Toneatti

Propos de Franklin Ferreira recueillis par QT

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